Une vie #6

Si j’avais validé avec succès ma deuxième année, je n’avais néanmoins toujours pas obtenu les matières manquantes de la première. J’entrais donc en licence avec ce bagage de plus en plus lourd à transporter et comme je ne passais que très peu de temps dans ma chambre jaune, j’avais décidé de rendre les clefs. Je garde un souvenir très précis du moment où j’ai refermé pour la dernière fois la porte de la chambre 4233. Ces murs qui m’ont vue seule mais parfois accompagnée, ces murs qui ont gardé tous mes vêtements savamment protégés, ceux-là mêmes témoins de mes conversations sans fin, mes amours si purs, de mes angoisses si nombreuses. Ceux qui m’ont épaulée lorsque par la fenêtre, je regardais le bleu si parfait de la méditerranée. La vie est souvent une succession d’adieux. De ceux que l’on a programmés, certains préparés et d’autres tant redoutés. De ces adieux malheureux, des adieux gagnants mais aussi d’adieux simples et nécessaires à la vie d’étudiante en cité universitaire. Je redescendais les cinq étages de la tour E du bloc Jean Médecin et partais me réinstaller à temps plein chez ma mère à Grasse.

Je connais cet endroit perché sur les hauteurs de Cannes comme ma poche puisque j’y ai passé dix-huit années et si chaque ruelle réveille en moi le souvenir de la petite fille que j’étais, je ne garde néanmoins aucune affection particulière pour cette ville. Lorsque mes pieds foulent ce terrain de l’enfance, je ressens une profonde mélancolie qui ne m’est pas désagréable. J’ai le sentiment ambivalent que rien n’a existé, que ce commencement d’existence en demie-teinte n’était que les prémices d’une vie en passe de devenir et pourtant, tout est toujours présent au creux de moi. Il me suffit de sentir l’odeur du café moulu dont les effluves s’évaporaient depuis le commerce d’à côté pour que je redevienne l’enfant penchée à la fenêtre derrière les persiennes des volets entrebâillés (une volonté de ma mère qui plongeait la chambre dans une permanente semi-obscurité destinée à nous protéger des curieux), ou bien encore que je ressente les émanations de l’entrée teintée d’humidité pour que me reviennent en tête ce long couloir et ses seize marches donnant sur l’appartement de mon enfance. Le clapotis irrégulier de la pluie contre la gouttière, le cri des martinets noirs sous un ciel de juin, le goût sucré des chocolats de Pâques, les parts de pissaladières de la boulangerie d’en-bas, aussi grasses que délicieuses, dont le papier imbibé d’huile d’olive venait salir mes doigts pleins de feutre. Chaque pavé, insubmersible se souvient de l’enfant que j’étais.

Comme un papier buvard, je m’imprègne de chaque lieu à m’en emplir le cerveau, de Grasse en passant par Nice et Paris, tous ces endroits forment le décor d’un film dont je tiens le rôle principal. Chacun d’eux est une machine à voyager dans le temps que j’actionne au gré de mes pas foulant les pavés. Ainsi, je peux rembobiner vingt ans en une fraction de seconde et me voir dans le rétroviseur du passé. Si Marguerite Yourcenar disait qu’il reste toujours quelque chose de l’enfance, je dirais qu’il en reste tout. Chaque moment, chaque lieu, chaque sentiment se pose en base, en socle, de notre vie en devenir.

De retour dans cet appartement dont la particularité était ce couloir commun à tout l’immeuble qui scindait notre salon de l’unique grande chambre existante,  je laissais ma vie s’écouler comme on regarde passer les trains en attendant le sien. Longtemps, j’ai eu le sentiment de n’être que spectatrice de ma propre existence. Je m’étais lancée dans cette voie que je n’avais pas choisie et n’avais aucune idée de la direction que j’avais empruntée. Mais déjà le mois de novembre et ses longues soirées prenaient place. La Toussaint et l’odeur des feux de jardins, les arbres nus et les chrysanthèmes oranges, ocre ou violacés avaient remplacé la lumière de l’été indien si propre à ce climat méditerranéen. Novembre n’a de réjouissant que la promesse de décembre. On commémore, on se souvient mais on n’a qu’une envie c’est qu’il soit déjà loin.  L’avent commençait enfin son compte à rebours et avec lui ses illuminations venaient s’accrocher juste devant notre fenêtre. Une branche de sapin s’éteignant et se rallumant sans cesse devenait le stroboscope de notre chambre annonçant avec lui les festivités des fêtes de fin d’année. Mieux encore, cette fois, je comptais les jours qui me rapprochaient un peu plus de mon amour.  Malgré la période intense de révision qui s’annonçait (les partiels débutaient début janvier), je m’étais organisée afin de passer le plus de temps possible avec l’homme que j’aimais. J’étais tellement heureuse de sa venue en ses temps si particuliers de Noel… Je me souviens encore être allée le chercher à l’aéroport de Nice, vêtue d’un pantalon blanc, d’un pull couleur vieux rose et d’une grosse veste en peau retournée.  Curieusement, j’ai toujours gardé cette étrange mémoire des vêtements pour chaque évènement important.

Tout s’annonçait donc sous les meilleurs auspices, d’autant que j’avais été particulièrement gâtée en cette fin d’année. Ma mère avait récolté les fruits d’une vente d’un piano à queue et comme toujours lorsqu’elle disposait de quelques deniers avait fait preuve d’une grande générosité. Je recevais donc avec un peu d’avance, il était trop difficile, voire complètement inutile d’attendre, un très beau sac à main en cuir verni et je savais d’ores et déjà qu’une magnifique bague en diamant m’attendait quelques jours plus tard, date de l’anniversaire de mes vingt ans. Mais lorsque tout est un peu trop parfait, j’ai cette fâcheuse tendance à prendre peur comme si je ne méritais pas tant de bonheur. Aujourd’hui encore, lorsque tout va pour le mieux, je n’ose le dire pleinement sans aucune appréhension. Ainsi, je tempère et modère mes propos, car nul ne sait de quoi demain sera fait. Et même si j’en apprécie chaque minute, chaque seconde, chaque instant, je sais que rien n’est ancré dans le temps et que tout peut bouger à n’importe quel moment. J’étais heureuse, oh oui je l’étais. Mais au fond de moi et sans même savoir pourquoi, je ressentais une pointe de tristesse que je pouvais expliquer.

Mais qu’importe Yann était là et nous passions le 24 décembre tous les trois, lui ma mère et moi. Dans cette nuit qui amène doucement le jour de Noel, Yann fut souffrant. Le soleil se levait et à l’heure du déjeuner je me préparais à l’accompagner à l’hôpital de Cagnes. Après de longues minutes d’attente, le diagnostic était tombé, rien de très grave n’était annoncé mais il avait besoin de repos. Oublié notre joli programme, Yann avait pris la décision de passer quelques jours chez sa mère qui habitait non-loin de là. Sans moi. Désemparée, je m’effaçais. Bien sûr, je comprenais et il prendrait tout le temps nécessaire, mais je me sentais profondément triste et désarmée. Egoistement, j’aurais voulu que ma seule présence puisse l’apaiser. Dans un vrombissement de moteur, je repartais sans lui, le coeur lourd me remettre à mes révisions. Le soir-même, mon téléphone sonnait. Sautillant jusqu’à l’écran qui affichait son prénom, je retrouvais le sourire. C’était sûr, je lui manquais ! Tant de jours nous avions attendu pour nous retrouver ! Cela ne faisait aucun doute, il avait repris ses esprits et voulait me serrer contre lui. Folle d’amour, je décrochais.

Au bout du fil, il me quittait…

13 réponses

  1. Réjane, ton récit, et surtout, la dernière phrase m’ont donné le frisson. L’amour est cruel… Je crois que c’est assez méditerranéen cette peur devant trop de bonheur. Plus léger, moi aussi j’ai un souvenir bien précis des tenues que je portais lors d’événements importants de ma vie!

  2. Jusqu’à maintenant je ne t’avais envoyé mes réflexions que par message privé mais aujourd’hui je trouve que cet article mérite bien un commentaire !
    De tous ceux de ta vie c’est pour l’instant celui qui me parle le plus (avec ses souvenirs d’enfance), qui m’a le plus touchée, et qui me tire presque les larmes (mais les hormones n’y sont pour rien).

    Continue !

  3. J adore te lire!! Bravo. Mais je ne peux attendre le 7 ème épisode, quel est le sens de « il me quittait »? Merci et encore bravo ce que tu fais est formidable!

  4. C’est mon premier commentaire sur ton blog que je suis pourtant depuis des années (deja à l’epoque de rejanemode). Tu as une très belle plume. J’attend à chaque fois la suite avec impatience. Ces articles plus personnels et souvent émouvants se démarquent du reste (qui est de qualité).
    Ayant moi aussi fait de longues et fastidieuses études de droit je me reconnais dans de nombreux passages à ce sujet.
    Bonne soirée

    • ça me fait toujours chaud au coeur lorsqu’une lectrice (qui plus est depuis rejanemode !) se manifeste :) Merci beaucoup pour tout <3

  5. Premier commentaire ici, je suis plutôt du genre discrète sur internet (« lurker » comme on dit). Mais cette fois, j’ai vraiment envie de te dire à quel point la lecture ton histoire est addictive! C’est bien écrit et poétique, très imagé, on s’y voit tout de suite. Et puis, il faut dire que ton chemin de vie est plutôt atypique. Je suis certaine que ces épisodes contribuent à créer une nouvelle proximité entre les lecteurs du blog et toi.
    Mais la dernière phrase, alors celle-là, je ne l’ai pas vue venir! Je croyais percevoir une fin triste, mais je suis sciée de la tournure que prend le récit. Quel sens de la narration! Bravo Réjane!

    • Merci beaucoup <3 Avec la barrière de l’écran on se sent parfois « isolé » et c’est pourtant tellement important d’avoir un retour de gens qui nous suivent :)

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