Une vie #7

C’était terminé. D’un claquement de doigt, il annulait ainsi les dix jours que nous devions passer ensemble comprenant le réveillon, le nouvel an, et mon anniversaire. Je cherchais une explication, n’importe laquelle. Mais la seule qu’il trouvait à me dire était que notre relation s’était étiolée au fil du temps. La passion et la flamme, je me souviens de ses mots exacts, n’étaient plus là. De toute la palette de sentiments que j’avais pu connaitre jusqu’à présent, celui-ci était le plus saisissant. Cette nouvelle m’avait annihilée. Plongée dans les eaux troubles de mes pires angoisses, ma vie n’était plus qu’une situation d’urgence dont ses paroles étaient le seul remède.

J’avais une montagne de travail à ingurgiter, les partiels du premier semestre n’étaient que dix jours plus tard et mon marathon de révision tombait soudainement à l’eau. Je n’avais qu’une pensée en tête, l’appeler, lui parler. Ce que je faisais pour tout et n’importe quel motif. Dans la paume de ma main, mon Motorola fuchsia composait son numéro dont je connais encore aujourd’hui les numéros par coeur, et chaque sonnerie devenait le métronome de mes pulsations beaucoup trop élevées. En l’espace d’une semaine j’avais perdu cinq kilos.

Tandis qu’il refusait toujours de me voir, me laissant passer le soir de la Saint-Sylvestre avec celui qui nous accompagne depuis plus de vingt ans, Arthur le roi de la télé bien sûr, je pleurais encore et toujours, recroquevillée sur le canapé aux pieds de ma soeur qui, allongée, se remettait doucement d’une grippe intestinale chère à cette période d’hivernale. Mes vingt ans approchaient à grands pas et sous l’impulsion de mes prières immodérées, Yann finit enfin par appeler pour proposer de passer mon anniversaire ensemble. Ainsi, il viendrait me chercher et m’emmènerait diner, à l’endroit même où il m’avait aimée pour la première fois deux ans plut tôt. Retrouvant soudain ma joie de vivre, je reprenais immédiatement une force exceptionnelle en comptant les jours qui me séparaient de nos retrouvailles. Peu importe quelles avaient été les raisons de son absence, tout était par avance pardonné.

Vint le jour du quatre janvier. Yann était venu me chercher en voiture. Longeant la Promenade des Anglais, la tension était palpable et nos discussions, très limitées, faisaient écho aux rouleaux de la Méditerranée sous une fraiche nuit de janvier. A table, nous nous assîmes face à face, il m’offrit une montre et entama un long monologue. « Bien sûr, ce n’était pas un monstre ! Avais-je vraiment pensé à un quelconque moment qu’il puisse me laisser entrer dans la vingtaine sans qu’il soit à mes côtés ? En revanche, inutile de me faire des idées… Il ne revenait pas sur ce qu’il avait décidé ; c’était bel et bien fini entre nous. Les raisons ? Il avait 27 ans, et avait envie d’autre chose maintenant. Quelqu’un d’indépendant, de mature ! Plus une étudiante. Il avait déjà beaucoup à faire de son côté, et que je le pardonne s’il était très franc : n’avait plus besoin d’un boulet ». Essayant coûte que coûte de ravaler mes larmes pour conserver un semblant de dignité, je laissais tout mon repas et il me raccompagnait chez moi. L’ascenseur émotionnel que je venais de prendre avait été si violent que j’étais anesthésiée jusqu’au moment de remonter les escaliers qui me menaient jusqu’à l’appartement de ma soeur, qui ouvrit la porte du salon avant de réprimer son fameux « alors ? », mon visage demeurant à lui seul le meilleur des  indicateurs.

Sans surprise, je ratais lamentablement mes examens. Arrivant même à décrocher la copieuse note de 2/20 après avoir balbutié quelques mots à un oral de droit commercial car je me fichais bien au fond de savoir quel était l’intérêt de la forme sociale.  Ma petite maman, désemparée ne savait plus comment réagir. Heureusement, comme à l’accoutumée, et lorsque toutes les pistes potentiellement envisageables ont été exploitées, elle sortait la solution ultime de son chapeau. Ma mère, pianiste, est également organiste de profession. Totalement atypique, cette activité m’a permise depuis ma plus tendre enfance d’accéder à toutes les coulisses de l’église. Sacristie, autel, ciboire et autres chants de messe n’ont plus de secrets pour moi. Ainsi, j’ai pu assister à des centaines de mariages, messes et enterrements dont je ne connaissais jamais les principaux intéressés. Du haut de la tribune des grandes orgues, j’ai dansé, petite, sur les mélodies majestueuses soufflées dans les grands tuyaux de la cathédrale de Grasse, j’ai observé des centaines de mariés, plus ou moins émus, des dizaines et des dizaines de robes, tantôt perlées ou meringuées, les années 90 étant encore sous l’influence du fameux mariage princier, et compatis à de nombreux chagrins peu ou prou partagés. Je me souviens d’ailleurs, d’une fois où sous l’immense voûte de pierres de ce lieu saint, le défunt était venu seul. Le curé, ma mère et moi avions été les uniques témoins de ce sinistre spectacle dans une église morbide, c’est le moins que l’on puisse dire.

Mais bien étrangement je garde beaucoup de joie de tous ces souvenirs puisque ma mère exerçait son métier avec passion. Loin d’être une grenouille de bénitier, le milieu ecclésiastique était (et c’est toujours d’ailleurs) son gagne-pain. De ce fait, j’ai vécu tous ces évènements avec beaucoup de recul et d’originalité chers à mes souvenirs aujourd’hui et d’hier.  Ma culture musicale s’en est trouvée largement étoffée de morceaux classiques pour orgues et piano, et ma liste d’astuces venues de là-haut est également considérable.

C’est ainsi qu’au détour d’un service, ma chère maman avait récupéré, plus par un souci de superstition que d’une forte conviction, « une sainte prière pour les causes les plus désespérées ». Aussi sceptique que peinée, je décidais de tenter le tout pour le tout. Si cette anecdote nous fait aujourd’hui pleurer de rire ma mère et moi, c’était avec la plus grande ferveur que je dus arpenter toutes les églises de la région, prière en main pour déposer ni plus ni moins que dix photocopies sur une période de dix jours consécutifs dans dix églises différentes (soit une centaine de photocopies réalisées au préalable sous les yeux médusés d’un commerçant grassois qui se demandait bien de quels maux terribles pouvaient être affectée la jeune fille que j’étais).

Vous vous demandez sans doute, si grâce à ces incantations plus ou moins divines, je fis revenir l’être aimé ? Et bien après une courte période de silence, Yann se mit à revenir. Non pas un retour fort, cinglant et humble, mais une réapparition tiède, facile, en filigrane.  Et je ne sais toujours pas si Sainte-Rita y fut pour quelque chose mais je sais aujourd’hui qu’elle me réservait bien des surprises, ce rebondissement étant le premier d’une longue série à venir. Les semaines passèrent, et avec les beaux jours les seconds partiels finirent par arriver. Je les ratais. Tous. Et me retrouvais avec dix matières (sur douze !) à rattraper seulement trois semaines après. Mais comme je n’aime pas la facilité (sic), j’avais également encore quatre matières de première année que je n’avais jamais validées. Soit quatorze matières pour valider ma licence, plus aucun atout et sans joker.

La vie n’est-elle pas qu’une partie de poker ?

3 réponses

  1. Comme pour chacun de tes articles j’ai dévoré celui ci mais il a avait une saveur différente et encore plus prenante. Je pense que je ne serais pas la seule à avoir ce sentiment puisqu’on parle d’une rupture et ce n’est pas exactement la même situation mais je transpose mes émotions passées dans ton récit et j’ai cette (foutue) boule au ventre qui revient. Je vis alors ta peine et la mienne en même temps.. Brrrr mais que c’est bon de ressentir cette sentiment simplement en lisant quelques lignes. Encore une fois j’aime ta plume. S agissant de ton histoire, d’une histoire « vraie » cela est encore plus prenant.. Donc (pour la 15eme fois) j attends la suite avec impatience.
    Ps: J espère que tes maux sont guéris de cette histoire…

  2. Je ne m’en lasse pas,tu as une écriture tellement romanesque ! à chaque fois j’arrive en bas de la page en me disant : ah non pas déjà,c’est trop court ,en plus j’habite Valbonne donc je connais tous les endroits que tu décris et tu arrives tellement bien à faire ressentir les ambiances des lieux.

  3. Ahah que de souvenirs !!! Oui ce fameux jour de l’an archi pourri devant Arthur!! Le fameux « alors »?? En espérant que tout serait rentré dans l’ordre ne sachant plus quoi te dire pour te consoler (la gastro n’aidant en rien!!) n’empêche qu’on était la quand même!!(si si la famille!!) je me suis régalée de lire cet article avec quelques éclats de rire!! ❤️❤️

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