Une vie #8

Dix matières de licence et quatre de première année. Voila ce que je devais rattraper en seulement quelques semaines pour pouvoir valider ces trois années de tumulte et enfin obtenir mon premier diplôme en droit. Si je n’ai jamais été forte pour planifier quoi que ce soit, ces années étaient surement pour moi les pires dans ce domaine là. Mes études ne me plaisaient pas et mon histoire d’amour fébrile, formaient un mélange qui ne s’apparentait finalement qu’à une succession d’incertitudes. Malgré tout, l’échéance se rapprochait à grands pas et j’étais la seule, dans toute l’université à me retrouver avec ce planning d’examens sans queue ni tête mélangeant histoire du droit et convention européenne des droits de l’Homme. Au pied du mur, je n’avais plus le choix. J’ai donc lu, révisé, rabâché, et ingurgité à s’en rendre malade certaines matières dont je ne me souviens même plus l’intitulé aujourd’hui. Ce défi quasiment impossible à relever (en effet, comment en seulement quelques jours aurais-je pu rattraper quatorze matières non étudiées ?), a finalement permis de puiser en moi des forces inavouées. Comme une boulimique qui ingurgite tout ce qui est en sa capacité pour enfin toucher les limites de son propre corps et se prouver qu’au delà de l’instant de désespoir il existe encore derrière un moment plus noir, j’avais besoin d’expier le fait que non, je n’aimais pas les études dans lesquelles je m’étais embourbée, mais que par un travail acharné, j’étais capable d’y arriver. Je voyais bien le regard incrédule de mes camarades qui, sans vouloir me décourager, se targuaient d’un petit rictus lorsque je devais encore repasser ces matières qui étaient déjà loin derrière elles…

Chez ma soeur, sur la table basse en bois clair, dont les quatre coins étaient ornés de scotch brun afin de préserver les premiers pas de ma jeune nièce, se trouvait en permanence un jeu de dés. De sa main frêle elle faisait tourner les trois petites cubes en plastique blanc qui atterrissaient machinalement sur leur tapis vert, devenant tour à tour, une combinaison heureuse ou malchanceuse, un Yams ou un 421. Les jours avançaient au rythme des dés imbriqués dans le jeu du hasard. Si je fais plus de 12, ça veut dire que je valide ma licence ? Si je fais trois « six », je réussis ma licence avec mention, si je fais trois « six » deux fois de suite, je deviendrais riche et célèbre. Si je fais mois de 8, je rate tout. Jeté de dés. Sonne le glas de juillet.

Tandis que la chaleur étouffante de l’été s’abattait sur la côte d’azur, je téléphonais régulièrement à la fac pour savoir quelle serait la date exacte des résultats annoncés. Et comme bien souvent, lorsque le sort s’acharne, nous étions ma mère et moi dans une situation financière telle que, nous n’avions ni elle, ni moi, un téléphone qui nous permettait de passer des appels. Je me rendais alors dans une cabine téléphonique dont les portes en verre se refermaient aussi tôt dans un mouvement sec, vous gratifiant d’un joli bleu à chacun de vos passages pour appeler les personnes qui, ravies de travailler encore au mois de juillet, décrochent le téléphone avec un entrain dont elles seules ont le secret. Tandis que le combiné bleu pétrole me collait au visage,  un hurluberlu tentait de s’insérer dans la cabine à coup de canne, singeant des « pousse toi salope » à qui veut bien l’entendre. Entre deux injures, j’entendais que les résultats étaient affichés. Je devais me rendre le plus tôt possible salle des pas perdus. Dans la Polo grise de ma mère, nous roulions fenêtres ouvertes. « La climatisation ça sera lorsque nous pourrons remettre de l’essence ». L’arrière pays grassois, le rouret, le prè-du-lac, sont autant de petits patelins que nous devions traverser avant d’apercevoir la grande bleue bordée par sa longue promenade des Anglais. Venait enfin le boulevard de la Californie, Magnan, et la pente dramatique de l’avenue du Doyen Louis Trotabas au bout de laquelle se terrait la fac de droit.

« Je me gare en double file, je t’attends là » disait ma petite maman dont le siège auto était si bas que je ne voyais déjà plus que ses lunettes dépasser de derrière le volant.

Sous un ciel bleu infiniment grand dans lequel se découpent le vert royal des palmiers, je courais à travers le chant des cigales dans les allées de la faculté. Sans un sou mais tirée à quatre épingles, posant chaque pas sur le bitume brulant, je traversais à toute allure les quelques secondes qui me séparaient du panneau qui allait sceller ma destinée.

Le verdict était tombé. Ajournée. Je n’avais pas validé ma troisième année, il me manquait trois points sur 360. Quant aux quatre matières de première années manquantes, une seulement avait été validée. Ce n’étais pas possible. Je ne pouvais pas admettre que si près du but, j’échouais à trois points seulement. Mais tandis que je regardais de plus près mes notes matière par matière, quelque chose me sauta aux yeux. Zéro. Un zéro pointé à un oral de droit commercial auquel, certes, je n’avais pas brillé mais que j’avais passé et qui ne méritait en aucun cas une sanction si sévère.

Je décidais de me rendre auprès de l’administration en demandant plus de renseignement sur cette terrible sentence. Après sortie d’un relevé papier, il s’avérait que j’avais été notée comme absente, ce qui justifiait mon zéro. J’avais bien entendu passé cet oral de droit commercial mais je n’en avais pas la preuve puisque les rattrapages oraux ne faisaient à aucun moment mention de notre signature. Il fallait que ce professeur, dont la réputation était terrible me note à ma juste valeur, qui devait être d’au moins trois points. Je demandais alors à le rencontrer. Après moult tergiversations et supplications, ce monsieur qui n’avait visiblement rien à faire de la détresse dans laquelle il m’avait mise, accepta tant bien que mal de me recevoir dans un bureau exigu du dernier étage. Tandis que je lui expliquais ma situation, et donc, avec la plus grande diplomatie préservant l’égo de ce ponte juridique des bacs à sable, l’erreur qu’il avait commise, me notant absente alors que j’étais présente, ce dernier regardait les notes de ses cahiers, jetait un oeil à son téléphone portable et me faisait comprendre, avec toute la désinvolture propre à ces professeurs de droit, que je n’étais qu’une gamine beaucoup trop audacieuse…

« Très bien, si, comme vous le dîtes (!), vous avez passé cet examen, je vous écoute, parlez-moi donc des offres publiques d’acquisition ». Evidemment, trois semaines après mon oral, prise au dépourvu total, j’étais bien incapable de parler des « OPA/OPE » comme j’avais pu le faire lorsque mon cerveau recrachait bêtement la montagne de cours enregistrée la veille. Désemparée, je me mis à pleurer. Ce n’était pas une astuce, ni un stratagème bien au contraire. Mes larmes ne changeaient rien. Il me regardait fixement, essayant de percer à jour la menteuse culottée qu’il imaginait. Puis d’un coup, se leva de sa chaise et descendit au bureau réservé à l’administration. Perdue, je me demandais bien ce que ces quelques minutes pouvaient me réserver.

Il remonta en un éclair et fier de lui, me rappela à ma situation précaire. « Quand bien même je vous donnerais vos trois points, vous n’aurez jamais votre licence, il vous manque trois matières de première année (!), d’ailleurs, je me demande comment est-ce possible de se retrouver avec des élèves pareils en licence… » Piquée au vif, j’ai toujours eu cette capacité à descendre très bas dans mes émotions mais de me relever aussitôt, plus déterminée que jamais. Séchant mes larmes, je lui répondis que cela n’avait rien à voir avec son erreur, et que peut-importe ce qu’il pensait j’aurais ma licence, si bien sûr, on me juge à ma vraie valeur. Pris d’une colère folle, il me demanda de quitter la salle, et dans un hurlement me rajouta « je vous mets vos trois points, mais pas un de plus ».

Les jours passèrent, mais aucun point n’avait été ajouté. Il avait menti. Je cherchais une solution tandis que la fac était sur le point de fermer ses portes jusqu’à la rentrée de septembre, jusqu’à ce que :

- Donne moi l’annuaire, je vais l’appeler ton professeur !

- Mais maman tu ne peux pas faire ça enfin !

- Bien sûr que si, je vais même le faire tout de suite… 

Après tout qu’avais-je à perdre ? Dans un effroi terrible, j’entendais à travers le haut parleur tonner chaque sonnerie qui se mélangeait aux battements de mon coeur. On décroche.

-Oui, allo, bonjour, pourrais-je parler à Monsieur S. ?

- »Papi !!!! C’est pour toi ! » 

A ce moment là nous nous regardions ma mère et moi, amusée par la situation. Ce grand monsieur si impressionnant n’était qu’un papi comme les autres dont la petite fille venait de décrocher le téléphone.

La discussion fut brève. Le professeur, de prime abord sur la défensive demanda à ma mère comment avions-nous eu son numéro de téléphone personnel, avant que cette dernière ne lui rétorque de la manière la plus singulière « dans l’annuaire ». Décontenancé par tant d’obstination, celui-ci finit par se radoucir face aux explications d’une maman aimante et soucieuse quant à l’avenir de sa fille.

L’après-midi même, je n’obtins pas trois points à ce fameux oral de droit commercial, mais cinq. Comme les cinq doigts de la main de maman que je serrais fort.

Malgré tous ces rebondissements, je ne pu obtenir le diplôme de licence cette année là. J’avais en poche ma deuxième et ma troisième année, mais il me manquait cruellement trois matières de première année dont personne (même le doyen que je suis allée rencontrer sur les conseils de ma chère mère) n’a pu me gracier.

Il fallait donc que je me réinscrive en première année. Mais quelle année !

12 réponses

  1. Ah mais c’est toujours aussi passionnant !!! Et en plus d’avoir attendu un peu pour avoir la suite rend la lecture encore meilleure,te voilà devenue une héroïne de roman.

  2. Tu nous as bien fait languir mais ça en valait la peine ; ) Quelle pugnacité! Et bravo à ta maman (qu’est ce qu’on ferait pas sans nos mamans…). Hâte de lire la suite…

  3. Quel bonheur de retrouver tes aventures! Elles me rappellent tellement mes propres errances à la fac (d’histoire pour moi…). Tu as un véritable talent pour nous tenir en haleine! Hâte de lire la suite. Belle fin de journée ma belle. Bises xxx

  4. Rhooo….tant de souvenirs éveillés !!je me reconnais tellement dans tes histoires dignes d’un roman! Une force insoupçonnée comme un instinct de survie qui nous agite lorsqu’il faut avaler des matières de droit en quelques jours. Comme toi, je l’ai fait en 3 jours….et 3 nuits blanches pour avaler 10 matières!! Pour moi, cela avait marché en dernière année de droit avec une mention. Folle que j’étais et tellement inconsciente avec ce recul!
    J’adore te lire Réjane. Je guettais pour connaître la suite mais surtout de te découvrir un peu plus à chaque fois! Ténacité tu es!
    Moi la paresseuse de la lecture, qui ne finis jamais les livres qui m’ennuient ou que je n’accroche pas, ben vois-tu ….tu as réussi à me reconcilier avec ça!!
    J’ai hâte de la prochaine histoire., vivement!!
    NB: Ta maman est aussi une fabuleuse héroine!
    Des bises.

    • Merci beaucoup ! Et oui, elle apparait souvent dans mes histoires car non seulement elle tient une très grande place dans ma vie mais elle est aussi toujours source d’aventures inspirantes :)

  5. Ah Rejane! Quelle jolie écriture! J’ai hâte de connaître la suite. Mais ce qui m’a surtout fait réagir est ta prise de bec avec cet imbécile de prof de droit… J’ai vécu des mésaventures similaires dans ma faculté (odontologie pour moi) où la majorité des profs était une belle brochette de … (On s’est compris) vraisemblablement très préoccupés à descendre certains étudiants et les décourager. Aujourd’hui je suis plutôt heureuse dans ma vie professionnelle mais qu’est ce que j’ai pu douter! Je suis sûre que tu as réussi par la suite, et c’est un beau pied de nez pour ces profs mal dans leurs peaux ! Bises

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