Une vie #9

Une fois encore, je me retrouvais dans une situation complètement inédite. Ma deuxième et troisième année en poche, il m’était pourtant impossible de m’inscrire en Master I, et je devais, comble du comble pour quelqu’un qui n’a jamais souhaité faire une carrière juridique, m’acharner à me réinscrire en première année. Mais au-delà de cette simple formalité administrative, j’appréhendais surtout l’année qui m’attendait. Qu’allais-je bien pouvoir faire ?

Et pourtant… Je savais très bien ce dont j’avais envie. Yann vivait toujours à Paris, et même si notre histoire battait de l’aile, je mourais d’envie d’aller le retrouver. De vivre enfin l’idylle que nous méritions lui et moi. Chaque jour nous nous téléphonions. Je ne lui disais pas à quel point il me manquait, au contraire, je m’évertuais de la manière la plus pragmatique qui soit à lui démontrer que nous devrions tenter l’aventure d’une vie à deux, espérant ainsi rendre mon amour indispensable. Bien sûr, il y aurait les séances de dialyse, les nombreux soirs où je serais seule à l’attendre, les nuits où je le saurais tourmenté, où j’aurais ouvert l’oeil avant même qu’il se soit levé,  je l’entendrais se retourner et vérifier que son téléphone soit bien allumé (dans l’hypothèse ou une greffe se présenterait), puis arriveraient les fins de week-end difficiles (car le dimanche était son unique répit, une trêve maudite qui lui faisait se rappeler à quel point son sang s’empoisonnait), la fatigue puis l’épuisement surviendrait, jusqu’au lundi où tout recommencerait, enfin. Mais tout cela n’était rien à côté de la peur de ne plus être aimée. La peur de voir dans ses yeux cette embarrassante tendresse propre à ceux qui ne sont plus amoureux.

Il était d’accord, je partais m’installer à Paris, ou plutôt Clichy très exactement. Mais qu’importe. Moi, Réjane, petite provinciale d’à peine vingt ans partait rejoindre la ville de ma vie. Cela ne faisait aucun doute : Paris était bien la ville de tous les possibles, mais en avais-je seulement douté un jour ?

J’allais enfin quitter ma vie d’avant, j’étais si heureuse ! Le jour même, je me rendais chez le coiffeur et coupais mes beaux cheveux longs, puis les faisaient décolorer. Un carré platine, pour la nouvelle Moi, ce qui s’avéra, soyons honnête, un véritable désastre capillaire. Mais à vingt ans, il est grisant de pouvoir tout oser, de se sentir vivant comme jamais. Le jour du départ, ma petite maman et moi priment la voiture direction l’aéroport de Nice, et tandis qu’elle me laissait prête à m’envoler dans ce grand oiseau d’acier, reprenait les routes vers Grasse en sachant d’avance qu’elle trouverait le temps bien long.

Arrivée à Paris, Yann m’attendait comme à son habitude dans le hall du Terminal 2. Le temps de récupérer mes valises, nous étions déjà assis sur les sièges de sa 106 bleue, prêts à quitter Orly. Alors qu’il me demandait de prendre ses lunettes dans la boite à gant, se trouvait là un bien joli présent. Empaquetée dans une boite grise métallisée, une petite bague Dior me souhaitait la bienvenue. Rassurée quant à ses sentiments, je soufflais enfin : il était heureux que je sois là. Si près de lui, je l’avais pourtant toujours été, mais cette nouvelle vie matérialisait désormais ma présence à ses côtés. Je lui appartenais totalement, il était pour moi si courageux, de vivre comme si de rien n’était malgré sa maladie. Jamais il ne se plaignait, et se préoccupait, à chacune de ses dialyses de savoir si je m’ennuyais, si je n’avais besoin de rien. Je sais qu’il s’en voulait de me faire porter sa maladie à travers sa vie décousue, alors qu’au contraire, sa force et sa pudeur (je n’ai d’ailleurs jamais osé lui proposer de l’accompagner par peur qu’il ne se sente trop assisté), ne faisaient que renforcer un peu plus chaque jour l’amour que j’éprouvais pour lui.

Ainsi va la vie. Les jours passaient et j’oscillais entre chercher un travail d’étudiante et passer le reste de mon temps libre à me balader du côté des grands boulevards, dévorant les vitrines, me permettant même quelques essayages. A vrai dire, je ne pouvais m’empêcher de dépenser les quelques sous que j’avais gagné l’été. Vêtements, parfums, chaussures : j’avais besoin de tous ces attributs pour me sentir moi-même.

Quand enfin je retrouvais Yann chaque soir vers vingt-trois heures, je courais dans la salle de bain remettre un brin de parfum, coiffais mes cheveux et enfilais même mes escarpins, l’air de rien. Le remarquait-il ? Je ne l’ai jamais su. Quelques secondes seulement nous retenaient dans cet espace suspendu, où nos deux pouls s’entremêlaient avant qu’il ne s’écroule dans un profond sommeil, rincé de sa fatigante journée. A travers ces quelques semaines assez intenses que nous vécurent, nous dûmes firent face à un décès, celui de sa grand-mère, ce qui me fît par la même occasion découvrir le morne Guingamp sous un temps d’octobre grisonnant, je crois que nous avons été heureux. Même si je sentais ce bonheur bien fragile. J’avais besoin de l’épater tout le temps, je voulais qu’il me trouve belle, douce, aimante et attentionnée et j’aurais fait n’importe quoi pour l’impressionner. Dans cet appartement au style Haussmanien dont le parquet grinçait sous chaque pas, je ne me souviens pas de la disposition des meubles ni des cadres accrochés au mur. Je me souviens de la peur, de mes désillusions, de mes incertitudes. J’étais si admirative de cet homme, que je m’en oubliais moi-même. Je vivais à travers lui et n’existais plus que lorsque ses yeux se posaient sur moi.

Le mois de novembre et son inévitable Toussaint arrivaient à grand pas et ma petite maman, me demandait chaque jour si je « descendais à Grasse », l’occasion d’aller porter des fleurs à Marraine-Odette, ma disparue grand-mère (qui, d’où son surnom de prétendue marraine, n’avait jamais accepté son titre d’aïeul). Je le faisais bien entendu, uniquement pour l’accompagner dans ce moment qui, s’il fut grave il y a longtemps, n’était désormais plus qu’un concentré de nostalgie dont le traditionnel pot de chrysanthème venait alléger notre conscience. D’aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours été saisie par le mysticisme des cimetières. Les caveaux en marbre, prestigieux dont les descendants soucieux de l’image de leurs morts inondent le mausolée de leurs ancêtres, ou bien au contraire, la stèle vierge dont seule la photo du disparu témoigne encore du passage sur terre d’un désormais sombre inconnu…  Ces berceaux de pierre frappaient à la fois mon âme d’une peur terrible de perdre mes être chers et me galvanisaient tout autant vers un besoin d’aimer et d’être aimée plus que de raison.

Ce week-end de novembre me permettait donc de passer du temps avec ma petite maman qui se languissait de me voir, même si nous nous téléphonions plusieurs heures par jour, et de dresser un premier bilan de cette toute nouvelle vie à deux. Tout allait donc pour le mieux, et quelques jours seulement après mon passage à Nice, je m’envolais à nouveau vers ma ville d’amour, promettant à ma chère maman de revenir pour Noel, soit un mois et demi plus tard, ce qui lui semblait dès lors interminable. Mais arrivée à Paris, rien n’était plus pareil et je ne pouvais me l’expliquer. J’avais beau redoubler d’efforts pour me rassurer et calmer mes angoisses, je sentais que quelque chose se tramait. Aujourd’hui encore, mon hypersensibilité est telle, que les pensées des uns et des autres, même s’ils les taisent arrivent à me décontenancer. Pourtant, Yann était le même, et se comportait de la manière la plus adorable qui soit. Pour preuve, le samedi qui suivit, il m’emmena sur les Champs-Elysées, pour m’offrir les plus plaisants des cadeaux : une jupe, une marinière et une paire de souliers. Pourtant, je sentais qu’il était différent. Me cachait-il quelque chose ? Sa maladie s’était-elle aggravée pendant mon absence ? Je n’en savais rien, et c’était bien la pire des chose. L’impuissance face à l’incertitude. La nuit qui suivit, Yann ne vint pas se coucher avant le petit matin, prétextant qu’il n’avait pas sommeil. Inquiète, je me mis à son chevet pour essayer de lui parler mais il me repoussa d’un geste qui me glaça le sang. Je ne pu fermer l’oeil et dans mes sanglots compulsifs, ne pu contenir mon angoisse jusqu’au petit matin. Comme dans les cimetières, la nuit suspend le temps, et dans le grand lit de vos angoisses, qu’il est lourd parfois de vivre avec soi-même sans personne autour. Qu’adviendrait-il s’il me quittait ? Je connais bien trop la douleur d’être abandonnée,  elle est de celle qui ne guérit jamais complètement.

Le lendemain, à force de questionnements, Yann finit par tout avouer.

C’était terminé. Il en aimait une autre. Il me l’avouait, tel quel. Avec même une pointe de sadisme, un rictus qu’il n’arrivait pas à réprimait. C’en était presque drôle à voir. Une comédie de boulevard, l’histoire d’amour était terminée, merci, aurevoir.

Je pris littéralement un coup de poignard. Une de ces douleurs si fortes qu’elles vous paralysent le corps et anesthésient l’esprit. Et tandis que je me décomposais, il restait impassible. Comme s’il ne m’avait jamais aimée. La douleur était si insupportable que je ne pouvais rester une minute de plus sentant sa présence à ses côtés. Il y avait urgence, je suffoquais, je ne pouvais plus respirer, j’étais seule, il fallait sortir, vite, trouver une issue de secours, ou sinon j’allais mourir sur place. Mourir de chagrin, ce sont des choses qui arrivent paraît-il. A toute allure, je rassemblais l’intégralité de mes affaires, jetais le double des clés sur le lit et lui demandais de me déposer à la station de métro la plus proche, le plus vite possible. Ce qu’il fit.

Il ouvrit le coffre de sa voiture, déposa tous mes bagages sur le trottoir de la station Mairie de Clichy, et sans savoir qu’il m’avait brisée à tout jamais, partit sans se retourner. Seule avec mes cinq valises sur le bas côté, blonde décolorée aux lunettes fumées, je portais la marinière qu’il m’avait offert la veille. La situation en était si ridicule. Je n’étais donc rien ? Non, je n’étais rien qui lui aurait permis de faire demi-tour, de me demander pardon, de me serrer fort contre lui, et de m’aimer encore. En ce dimanche matin de novembre, sur le quai du métro parisien, je n’avais plus vingt ans mais  j’étais redevenue une enfant, cette même petite fille dont le père était parti sans se retourner, quinze ans auparavant.

 

 

 

 

 

 

15 réponses

  1. Ah non c’est pas possible de laisser tes lecteurs comme ça !!! Que va devenir la jeune Rejane abandonnée sur son quai de banlieue avec ses grosses valises et son chagrin ?
    Tu as vraiment du style et le sens du récit ,je vois tes personnages ,les lieux,les émotions ,encore une fois vivement la suite et bravo.

  2. Encore une fois, j’adore ton écriture et je vis ton histoire c’est à la fois intrusif et tellement plaisant de voir que je me transpose dans ce « personnage ». Et même temps je suis limite gênée d’entrer dans ton intimité.
    Ces choses ont toutes étaient vécues par chacune d’entre nous mais à des niveaux différents. Ton histoire me parle et je dirai même que je « souffre avec toi » de revivre ces passages de ta vie..

    Enfin bref, magnifique plume et courage pour te révéler à nous.

  3. Je comprends pourquoi ce passage a du être difficile à écrire! Chaque chapître est tellement prenant à sa manière et en même temps je me dis que tu as vraiment vécu tout ça c’est presque intrusif et en même temps ce sont de choses qui arrivent à chacune de nous mais vécues plus ou moins différemment. Je me reconnais un peu dans ce chapitre, le fait de garder espoir alors qu’au fond de soi on a l’impression que tout fonctionne au ralentit et que l’on peut se dissoudre en mille morceaux d’une minute à l’autre; l’abondon et l’indifférence de ceux à qui on accorde tant d’importance sont des pires sentiments et j’ai hâte de savoir comment toi tu as repris le dessus!

  4. C’est un réel plaisir de lire tes tranches de vie ! tu as une plume superbe.

    Je me réjouis déjà de lire la suite

  5. Au fil de tes articles, je découvre ta qualité d’écriture. Ce 9ème numéro est particulièrement poignant et puissant de sincérité. Bravo! Hâte de lire la suite!

  6. « Je connais bien trop la douleur d’être abandonnée, elle est de celle qui ne guérit jamais complètement ». Si vrai!
    Très beau! J´ai lu et relu ce chapitre…magnifique! J´ai eu les larmes aux yeux, parce que ça me rappelait en quelques sortes quelques parties de ma vie.
    Tu as une très belle plume. Je réjouis aussi déjà de lire la suite, que j´espère tu publierais bientôt ;)

    Gros bisous de Berlin!

  7. Comme d’habitude je trépigne d’impatience de lire la suite.
    Ne nous laisse pas languir trop longtemps chère Rejane ;-)

  8. Je ne peux m’empêcher de voir du Romain Gary dans tes mots et du Réjane dans les siens. Je sais c’est hautement prétentieux mais je suis en train de lire la  » Promesse de L’aube », et c’est troublant de ressemblance…

    • Je crois que c’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire. Romain Gary est mon écrivain préféré, et la promesse de l’aube est un roman qui a boulversé ma vie :)

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