Une vie

Chapitre I

Si vous me suivez depuis plus de cinq ans maintenant (bientôt six), vous saurez que je ne suis pas une grande habituée des déballages de mes états d’âmes. De nature plutôt discrète sur ma vie privée, je n’ai jamais parlé ici de ma vie professionnelle, de mes amours de mon parcours ni même de mes ambitions.

Mais aujourd’hui à l’aube de mes trente ans (j’aurais 29 ans dans quelques jours), je suis arrivée à un carrefour de ma vie, carrefour au milieu duquel je ne sais pas encore quelle est la direction à prendre. Alors commençons tout, depuis le début.

A 17 ans, j’ai quitté ma province bien décidée à conquérir Paris. Titulaire d’un bac L option « arts plastiques », je n’avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire si ce n’est d’entrer aux Beaux-Arts. Les cours d’art étaient mon terrain de jeu favori et je peux vous dire sans prétention aucune que je n’étais pas mauvaise dans le domaine. D’une créativité débordante j’excellais dans les happening en tout genre, me mettait en scène régulièrement, enlevait mes vêtements, réalisait des courts métrages, des mises en scènes spectaculaires. Bref, favorite de ma professeure de l’époque, tout ce petit monde me voyait déjà en grande successeur d’Orlan, originale et surtout complètement barrée, mais la réalité en a décidé autrement.

Issue d’une famille très modeste, ma mère m’a élevée seule. Et bien qu’elle ait toujours fait le maximum pour mon épanouissement, il lui était absolument impossible de me financer une école d’art ou de stylisme dans une grande ville. D’autant que les bourses de l’enseignement dont j’étais bénéficiaire (400 euros mensuels) étaient mon unique revenu pour assurer toutes mes charges, loyer compris, et que celles-ci n’étaient pas attribuées dans les écoles auxquelles je prétendais.

Après moult concertations familiales, nous avons décidé de m’inscrire à la faculté de droit. Avec mon bac littéraire en poche, cette voie semblait la plus raisonnable et celle qui m’apporterait à coup sûr, une situation stable qui rendrait fière ma chère maman plus que tout au monde, et m’éviterait de mener la vie de bohème, qu’elle-même, pianiste, avait connue toute sa vie.

C’est donc en pleurant, que je suis allée m’inscrire en première année de droit à la faculté de Nice. Accompagnée par ma petite maman, je me souviens d’un fossé énorme entre la gamine que j’étais et ces jeunes gens qui m’apparaissaient sortis tout droit d’une autre planète. C’était certain, je ne réussirais jamais.

S’en sont suivis mes premiers cours ; les amphithéâtres magistraux de 400 personnes, le terrible individualisme de chacun, la compétition, le découragement, le désintérêt total, l’ennui le plus profond et, les premiers partiels. Un échec cuisant. 7/20 de moyenne générale. Du jamais vu pour la très bonne élève que j’avais toujours été. Le choc total. Les crises d’angoisses à répétition me sont tombées dessus, je ne comprenais pas, je pensais mourir. Je n’arrivais plus à sortir de ma chambre de cité Universitaire de 9 mètres carré sans l’aide de mes amis. Le grand soleil niçois qui trônait sur la promenade des Anglais n’y faisait rien et le sol se dérobait sous mes pieds. J’avais 18 ans.

Les mois ont passé et je n’allais quasiment plus à la fac, je me suis présentée aux seconds partiels pour ne pas perdre mes bourses de l’enseignement. J’avais validé deux matières sur douze. Je devais alors me présenter aux rattrapages et j’avais décroché mon premier boulot, celui d’hôtesse de caisse dans un supermarché tout l’été…

 Chapitre II

Tandis que le mois de mai annonçait mes résultats de partiels catastrophiques sous un été déjà bien installé, je m’étais résignée à passer le mois de juin allongée sur les galets des plages de la promenade des Anglais, à une rue seulement de ma chambre de cité U, évitant ainsi les murs moutardes qui me donnaient la nausée. Mon but ultime était de parfaire mon bronzage avant de commencer mon premier vrai travail de caissière chez Auchan qui scandait leur infatigable slogan : Auchan, la vie la vraie (sic). J’étais en couple depuis trois ans avec un garçon du lycée avec lequel je n’avais désormais plus rien à partager, tout chez ce pauvre garçon m’agaçait mais je n’avais pas la force de tirer un trait sur le passé (j’ai toujours trouvé l’idée de se séparer de quelqu’un qu’on a aimé et qui a partagé notre vie quotidiennement absolument déchirante). Quant à mes examens, j’avais la quasi totalité de l’année à rattraper pour le mois de septembre mais je n’y pensais jamais. Trois mois lorsque l’on a dix-huit ans, c’est déjà beaucoup trop loin. J’enchainais alors les bips retentissants à la caisse et gagnais mon premier salaire que je dépensais aussitôt dans deux objets hors de prix : un collier avec un énorme coeur en quartz (ne me jugez pas) et mon premier sac Dior. En une heure j’avais dépensé l’intégralité de mon salaire faisant ainsi un trait sur mes vacances, mon permis de conduire et toute autre activité de mon âge. Il m’importait peu de garder cet argent durement gagné, j’avais dès lors investi dans les tous premiers gages de ma vie rêvée. Une vie qui allait être chamboulée par l’arrivée de mon premier grand Amour. Un garçon de sept ans mon aîné au teint caramel et aux yeux d’opale qui m’avait déclaré sa flame sur le pont de Saint – Laurent du Var un soir d’été.

S’il y a des moments qui ne s’oublient jamais, celui là est bien un de ceux qui restera gravé. La brise douce sous le soleil couchant et ma tête contre son pull en coton blanc, puis ces quelques mots : « je dois te dire quelque chose Réjane, je suis atteint d’une grave maladie ». Il avait eu tant de mal à me dire ces quelques mots, il avait fait preuve de tellement de courage face à la petite innocente que j’étais pour me l’avouer. Vous imaginez que le glas de cette idylle aurait pu sonner ? Du haut de mes dix-huit années je n’ai jamais eu peur, à aucun instant de cette insuffisance rénale qui dévorait sa vie un peu plus chaque jour, de ce sang passé au tamis de la vie qui l’affaiblissait, je l’aimais, je l’adorais même. Je vivais à Nice et lui à Montpellier, et à chaque jour de congé je me débrouillais pour aller le voir, ou bien il venait me rendre visite et organisait ses séances de dialyses sur la Côte d’Azur. Alors pour lui prouver que j’étais capable, que moi aussi je pouvais réussir, et sous l’impulsion de ma chère maman qui me mettait une pression d’enfer pour que je « travaille mon droit », je révisais. J’ai lu des livres de droit pendant mes pauses déjeuner sur le parking d’Auchan à Grasse sous un soleil ardent. J’ai fiché mes feuilles volantes que j’avais du mal à remettre en ordre et j’ai appris bêtement des tonnes de dates dont je ne me souviens plus aujourd’hui, mais malgré tous ces efforts, je manquais cruellement de temps entre mon travail qui occupait toutes mes journées et mon histoire naissante. Je me suis donc présentée aux partiels de septembre, persuadée d’échouer.

J’ai donc passé dix matières à la suite dont certaines en rendant feuille blanche puis j’ai attendu mes résultats sans la moindre conviction, jusqu’à ce que ceux-ci soient affichés sur les grands panneaux de la « salle des pas perdus ». Il y avait là deux possibilités : soit j’étais ADM, donc admise à passer en deuxième année, soit j’étais AJ et donc ajournée. L’adrénaline d’un panneau de liège recouvert de punaises affichant noir sur blanc votre réussite ou votre échec dépasse pour moi tout ce que l’on peut connaître en terme de stress. Je m’avançais précipitamment poussant mes camarades et cherchant mon nom…

Et là, stupefaction. Alors que seulement deux issues étaient possible, le destin avait choisi un autre chemin, je n’étais ni admise, ni ajournée mais « AJAC », en d’autres termes, j’avais réussi la majeure partie des matières que j’avais repassées mais j’avais pêché sur les quatre autres. Et pour souligner cet exploit, j’étais admise en deuxième année avec disons-le, un bagage assez chargé. Mais j’étais admise, ADMISE. Personne n’avait cru en moi, même, et surtout pas, moi. J’appelais ma petite maman pour lui annoncer la bonne nouvelle, au bout du fil, elle pleurait…

 Chapitre III

C’est ainsi que j’entrais en deuxième année de droit et signais à nouveau le bail d’une chambre-cuisine-salle-de-bain de neuf mètres carrés pour les mois à venir. Je vivais au cinquième étage et disposais chaque jour d’une magnifique vue mer, l’ambiance était chaleureuse et nous partagions régulièrement nos plats de pates entre voisins. Le sol en lino cohabitait avec un frigo canari, le bureau se transformait tour à tour en table à manger ou repose télé (dont l’antenne était une fourchette, ingénieusement pensée par mes copains de cité), et la vieille chaine Hi-fi des années 90 berçait mes journées au son de Keane, tout du moins lorsque j’y étais.

Car ce placard d’étudiant n’était en réalité qu’un simple pied-à-terre et je n’y restais que très peu de temps. Ce n’est pas non plus à la fac que je passais la majeure partie de mes journées car non seulement les cours ne m’intéressaient pas mais en plus ce lieu faisait partie des rares endroits dans lesquels je ne me suis jamais sentie à ma place. Pour preuve, c’est là que j’ai connu mes premières crises d’angoisses. De cette façon, je m’y rendais le moins possible, et lorsque j’y étais forcée, je m’asseyais près de la sortie (au cas ou ça ne soit plus tenable). C’est une vision très personnelle, et mon neveu qui a également passé sa licence dans ce même lieu aura sûrement des souvenirs complètement différents, mais jamais dans cette faculté sous ses beaux palmiers je n’ai connu l’esprit étudiant, les fêtes entre amis, l’entraide entre élèves et la bienveillance des enseignants. La fac de droit de Nice m’est apparue comme une escalade d’apparences, de faire-valoir et de vide intersidéral. Les mocassins Gucci côtoyaient les mini-cooper garées en triple-file et les soirées organisées par le BDE (Bureau Des Etudiants) étaient organisées à Monaco avec une possibilité de s’y rendre en hélicoptère dans la plus grande simplicité (tout ceci est la pure vérité). Tandis que ma vie étudiante était au point mort, ma vie familiale était quant à elle très dense puisque je passais la majeure partie de mon temps chez ma grande soeur qui après un remariage cossu vivait dans un magnifique appartement sur la French Riviera.

Durant cette année, nous avons passé beaucoup de temps dans l’un des endroits les plus grisants qui existent sur cette planète lorsque l’on aime le jeu : le casino. Bien sûr, ce lieu de culte aussi excitant soit-il n’aurait jamais pu passer devant ses priorités de mère. Elle connaissait ses limites et mettait un point d’honneur à respecter ses idéaux et ses valeurs mais il n’empêche que nous prenions régulièrement la voiture et jetions notre dévolu sur un des casinos du bord de mer : Cannes, Villeneuve, Nice, Monte-carlo, je les connaissais tous. Nous rentrions dans l’un d’eux, et là commençait le rituel. D’abord le choix de la machine à sous, celle qu’il fallait sentir et sur laquelle ma soeur jouerait. Les billets se transformaient ensuite en jetons ruisselant dans un cling retentissant, et cette machine de ferraille affichait alors les cinq cartes magiques, qui se retournaient une à une sur l’écran dans un son digne des meilleurs jeux d’arcade. Les montagnes russes des émotions était en marche ; adrénaline, joie, déception, perte, gain, espoir, chance. Bien souvent elle perdait et pendant que les paires d’as défilaient, et que la royale quinte flush se faisait désirer, je fichais mes cours, je révisais dans cet univers hors du temps (il n’y a aucune horloge), choyée par le personnel attentionné qui m’apportait viennoiseries et cafés. Mieux encore, parfois elle gagnait et dans l’euphorie partageait ses gains devenant tour à tour dans mon esprit : robe, pull, parfum ou mieux encore, lorsque la chance était vraiment de notre côté, un nouveau sac à main, car son unique objectif était de faire plaisir à ses proches par des cadeaux tout aussi démesurés qu’ils étaient inopinés.

Ce mode de vie hors des sentiers battus que seuls les vrais joueurs (dont je ne fais pas partie) peuvent comprendre m’a appris plusieurs choses : souvent je l’ai vue prendre tous les risques, je l’ai vue déçue et coupable dans les pires moments mais aussi gagnante, triomphante et invincible dans ses plus belles heures mais toujours, je l’ai vue telle qu’elle était. Ce qu’elle faisait, de mal ou bien, qui suis-je pour la juger ? était vrai et assumé. Grisée, elle savait jouer de la vie avec une lucidité et un aplomb que je n’ai jamais retrouvé chez personne. Elle m’a appris que la vie est une partie de poker et que l’on ne sait jamais quelles seront demain les prochaines cartes distribuées…

 Chapitre IV

Pendant que je virevoltais entre mes cours, mes heures passées au casino et mes nuits en cité U, j’insiste sur le mot nuit car n’importe quel étudiant digne de ce nom pourra en témoigner : rien ne se déroule jusqu’à l’heure de l’apéritif, mon amour avait quant à lui décidé de quitter Montpellier pour changer de vie et s’installer à Paris. L’annonce de cette nouvelle avait fait naître en moi une source d’angoisse terrible qui s’apparentait d’ores et déjà dans mon esprit à la fin de notre relation. Nous n’étions ensemble que depuis quelques mois et si l’on sait que les histoires d’amour finissent mal, celles à distance finissent tout court en général.

Mais la vie est souvent bien plus surprenante qu’elle n’y paraît et seulement quelques jours après son installation dans la plus belle ville du monde, je partais lui rendre visite le temps d’un weekend. Je devais donc sauter dans un avion juste après une heure de TD qui requérait obligatoirement ma présence et s’apparentait au pire des supplices que l’on puisse m’imposer. Surtout que depuis mes échecs de première année, j’étais souvent très angoissée et le moindre évènement me semblait insurmontable. Ce jour là, je me souviens d’ailleurs avoir du sortir de cours à plusieurs reprises pour me calmer jusqu’à ce que mon amie Emmanuelle finisse par m’emmener à l’aéroport, tremblotante. Mais dès l’instant où je quittais la terre ferme, mes angoisses se dissipèrent au fur et à mesure que je m’élevais dans les airs et Nice, Antibes et Monaco n’étaient plus qu’un millier de paillettes scintillant dans la nuit où le ciel et la mer ne forment alors plus qu’une seule étendue noire.

Combien ai-je fait de Paris-Nice depuis ? Je ne les ai pas comptés mais aucun d’entre eux n’a eu la même saveur.

Rien n’est plus inédit qu’une première fois : un premier baiser, un premier émoi, une première page. Je ne savais pas encore que Paris allait être tout cela à la fois et pourtant je sentais déjà naitre en moi l’ambition de cette vie libre. Libre de me rendre où je le voulais en étant sans cesse émerveillée, libre d’avoir accès à la mode, à la culture, libre d’aimer, de me tromper, d’échouer et de nouer les plus belles amitiés.  Je sortais de l’avion et Yann était là, il n’avait jamais cessé de m’attendre depuis que nous nous étions quittés et me serrait fort dans ses bras. A travers les lumières de cette ville que je ne connaissais pas encore, je lui prenais la main pour ne plus jamais lui lâcher. Nous montions quatre à quatre les escaliers d’un appartement à deux pas de la rue Mouffetard dont j’ai oublié l’adresse exacte. Puis la vie n’était qu’une succession de chocolats chauds, de façades Haussmaniennes par centaines, de monuments historiques, de rues pavées, de jardins français, de vitrines et de douceurs sucrées.

Le temps se distendait tantôt rapide comme l’éclair sous l’euphorie d’une joie nouvelle tantôt interminable dans l’attente de ses soirées de dialyse. Si je n’étais pas à ses côtés (cette question, probablement par pudeur ne s’est jamais posée), j’étais là, au téléphone et par le biais de cet interstice sonore, ce petit espace vide entre les parties d’un tout, j’entendais le bruit des machines, des patients autour et du personnel soignant qui machinalement perfusait, apportait le diner, veillait. Combien de fois me suis-je imaginée tout cet univers dans lequel je n’ai jamais mis les pieds mais qui prenait pourtant ses rendez-vous hebdomadaires dans ma vie de jeune adulte ? Des infirmières bienveillantes, aux soignantes glaciales et procédurières, de l’infirmier complaisant à l’aide ménagère empathique et de toutes ces salles mornes remplies de patients qui venaient relier leur corps à la vie grâce au chargeur d’une machine sans coeur.

Paradoxalement, cela n’avait rien de triste ou de glauque car il ne se plaignait jamais. Il riait lorsque quelqu’un parlait fort à ses côtés et me disait qu’il avait hâte de rentrer et qu’il voulait manger une quiche Lorraine (chacun son truc). Je l’attendais inlassablement jusqu’à ce que j’entende le bruit de la porte cochère se refermer tour à tour rue Mouffetard, puis rue Pascal, et rue Anatatole France, qui annonçait son retour. Je disposais soudain de quelques secondes pour me recoiffer, me parfumer, et jeter un dernier regard dans le miroir. Le parquet sous ses pas craquait, la clé dans la serrure tournait et mon visage s’illuminait d’un de ses grands sourire d’enfant que l’on ne peut réprimer.

Ainsi se déroulait notre histoire. Toutes les trois semaines environ je venais à Paris dans ce cocon hors du temps. Il était mon modèle de courage, de dignité, de force. Près de dix ans plus tard, je n’arrive pas à savoir si la candeur de ma jeunesse ou la facilité avec laquelle il semblait voir la vie m’a fait appréhender sa maladie. Mais à aucun moment je ne voyais l’épée de Damoclès nous guetter. Rien n’était sombre dans cette histoire et je n’ai rien vu d’autre que de la lumière, de l’espoir et de l’amour.

Ce jour le plus triste qu’est le dimanche me ramenait souvent à la réalité, celle de l’aéroport d’Orly. Marchant jusqu’à la porte d’embarquement, je portais en bagage mes souvenirs ; la pluie ruisselant sur les pavés de la rue Mouffetard, la musique d’un bal musette sur la place Contrescarpe, l’odeur enveloppante d’un café chaud à Saint-Lazare, le prix des sacs Chanel du Printemps Haussmann, les lignes multicolores du métro, je les gardaient précieusement au creux de moi en me faisant la plus solennelle des promesses : celle de revenir.

Chapitre V

C’est ainsi que je réussissais ma deuxième année, sans même passer par la case rattrapage. Je n’allais presque jamais en cours, je dormais peu, je travaillais toutes les vacances scolaires et j’étais à Paris dès que j’avais du temps libre. Et même si je m’infligeais un emploi du temps drastique les trois semaines qui précédaient mes examens avec une moyenne de dix heures par jour de révisions (un rythme qui vous rapproche chaque jour un peu plus de la folie), je dirais que cela relève un peu du miracle. Ma chère maman, elle, dirait que cela relève complètement du miracle et vous expliquerait pourquoi de la manière la plus pragmatique qui soit.

Ma mère a eu une vie très romanesque dont j’écrirais peut être les secrets un jour. Unique musicienne de sa famille, elle apprend le piano seule et à l’âge de cinq ans peut jouer n’importe quelle mélodie sans partition, c’est ce que l’on appelle l’oreille absolue. Elle fera le conservatoire de Nice et emportera le premier prix de piano à l’unanimité avec « Feux d’artifices » de Debussy.

Dans ces temps où je n’existais pas encore, je l’imagine toute petite dans son tailleur bleu ciel, ses doigts filant sur le clavier d’un sublime piano Steinway, chaque note prenant son envol sous la voute de l’Opéra de Nice avant d’atteindre le coeur d’un public conquis. Parmi toutes les personnes venues applaudir les candidats ce jour-là, nombreux sont les proches qui acclament avec fierté leur progéniture. Pourtant, les seules personnes présentes pour ma chère maman, sont un couple de voisins, monsieur et madame Paulin, qui pendant des années auront compris et soutenu son talent que sa famille ne comprenait pasSes parents, ses frères, peu intéressés, seront absent quand le jury acclamera sa prestation, lorsqu’elle remontera sur scène au bord des larmes et vivra l’un de ces instants qui marque toute une vie.

Je ne faisais pas partie de ce monde en 1963 mais je la revois jouer lorsque j’étais gamine sur notre piano des morceaux de Chopin, Bach ou Fauré, et entrer dans ce monde dont la musique est le seul langage. Je me souviens avoir vu s’animer son corps tout entier, d’abord ses doigts caressant les touches, puis son port de tête gracile qui suivait la mélodie au rythme de ses poignets et enfin son regard, tellement habité… Elle était à mes côtés et pourtant si loin déjà. La musique transgresse la réalité pour vous emmener vers un ailleurs où le temps et les autres n’existent pas. Ah qu’ils étaient loin les problèmes d’argent, les mois d’hiver et la pluie sur les carreaux du salon, la nuit tombante et la cocotte-minute sifflante, le chat dormant si sage et la chaude odeur du potage. Soudain, ce dimanche n’était plus, les années défilaient, 1990, 1995, 2000, quelle importance vraiment ? La musique est un aller simple vers l’au-delà pour le commun des mortels. A ses côtés, je m’inventais mille histoires, je prenais d’un coup tous les visages sous les martèlements des notes. Tour à tour mélancolique sur la Valse de l’Adieu, pensive et grave au son de la Révolutionnaire, danseuse de Degas au bord du Clair de lune… J’étais à mon tour animée par sa force et rejouait dans ma tête ces centaines de notes en partageant égoïstement un peu de son génie.

Je faisais avec elle cette grande traversée sur la mélodie de la vie où coulent les joies, les peines, le calme et la tempête.  Souvent j’admirais cette apparente légèreté avec laquelle elle sillonnait si habilement entre les épreuves. La musique était sans conteste l’une de ses solides béquilles pour lutter contre la morosité de la vie, mais quelque chose d’autre, de tout aussi insaisissable, sommeillait en elle.

Je crois que les plus belles choses dans ce monde ne se maîtrisent pas. Un jour riche et l’autre pas, j’ai appris à ne rien posséder pour la vie, à ne rien envier d’autrui mais au contraire à ressentir les émotions, à suivre mes intuitions et ne pas toujours tout vouloir contrôler. Ma mère a toujours eue la foi, cette croyance en une entité divine indéfectible, dont la présence était inaltérable et la générosité sans limites. Ainsi, pour les plus grands drames comme pour les aléas de tous les jours que l’on ne peut maitriser, elle s’en remettait à Dieu. Tout ne dépendait plus d’elle, ni de moi, ni de qui que ce soit. Peu importe que l’on y croit ou pas, cette ferveur, et cette faculté à faire confiance de tout son être en une force divine, et de par ce fait en la Vie, est pour moi la plus belle chose qui soit. Cette conviction qu’IL ne nous laissera pas tomber et que tout peut arriver est une promesse d’optimisme si belle que ne peux me refuser à la croire, moi aussi.

C’est ainsi qu’avant tous mes examens, n’importe quel entretien anodin ou terrible chagrin d’amour, ma petite maman priait comme elle l’avait fait à son tour avant chacun de ses propres concours. C’est sans surprise que je n’ai jamais tout réussi et que je peux même compter bon nombre d’échecs, mais certains signes du destin, certaines forces que l’on ne peut pas comprendre ici-bas, chacun le nommera comme il voudra, m’ont portée, m’ont guidée et m’ont même fait réussir ma deuxième année.

Dans la grande rue piétonne de Nice, nous nous arrêtions déjeuner un instant fêter ma deuxième année. Par surprise, elle sortait soudain de son sac à main un écrin, contenant une croix sertie de diamants. Emue, je m’apprêtais à la remercier lorsqu’elle leva les yeux au ciel et dans un mouvement de tête me dit « je n’y suis pas pour grand chose tu sais… »

Chapitre VI

Si j’avais validé avec succès ma deuxième année, je n’avais néanmoins toujours pas obtenu les matières manquantes de la première. J’entrais donc en licence avec ce bagage de plus en plus lourd à transporter et comme je ne passais que très peu de temps dans ma chambre jaune, j’avais décidé de rendre les clefs. Je garde un souvenir très précis du moment où j’ai refermé pour la dernière fois la porte de la chambre 4233. Ces murs qui m’ont vue seule mais parfois accompagnée, ces murs qui ont gardé tous mes vêtements savamment protégés, ceux-là mêmes témoins de mes conversations sans fin, mes amours si purs, de mes angoisses si nombreuses. Ceux qui m’ont épaulée lorsque par la fenêtre, je regardais le bleu si parfait de la méditerranée. La vie est souvent une succession d’adieux. De ceux que l’on a programmés, certains préparés et d’autres tant redoutés. De ces adieux malheureux, des adieux gagnants mais aussi d’adieux simples et nécessaires à la vie d’étudiante en cité universitaire. Je redescendais les cinq étages de la tour E du bloc Jean Médecin et partais me réinstaller à temps plein chez ma mère à Grasse.

Je connais cet endroit perché sur les hauteurs de Cannes comme ma poche puisque j’y ai passé dix-huit années et si chaque ruelle réveille en moi le souvenir de la petite fille que j’étais, je ne garde néanmoins aucune affection particulière pour cette ville. Lorsque mes pieds foulent ce terrain de l’enfance, je ressens une profonde mélancolie qui ne m’est pas désagréable. J’ai le sentiment ambivalent que rien n’a existé, que ce commencement d’existence en demie-teinte n’était que les prémices d’une vie en passe de devenir et pourtant, tout est toujours présent au creux de moi. Il me suffit de sentir l’odeur du café moulu dont les effluves s’évaporaient depuis le commerce d’à côté pour que je redevienne l’enfant penchée à la fenêtre derrière les persiennes des volets entrebâillés (une volonté de ma mère qui plongeait la chambre dans une permanente semi-obscurité destinée à nous protéger des curieux), ou bien encore que je ressente les émanations de l’entrée teintée d’humidité pour que me reviennent en tête ce long couloir et ses seize marches donnant sur l’appartement de mon enfance. Le clapotis irrégulier de la pluie contre la gouttière, le cri des martinets noirs sous un ciel de juin, le goût sucré des chocolats de Pâques, les parts de pissaladières de la boulangerie d’en-bas, aussi grasses que délicieuses, dont le papier imbibé d’huile d’olive venait salir mes doigts pleins de feutre. Chaque pavé, insubmersible se souvient de l’enfant que j’étais.

Comme un papier buvard, je m’imprègne de chaque lieu à m’en emplir le cerveau, de Grasse en passant par Nice et Paris, tous ces endroits forment le décor d’un film dont je tiens le rôle principal. Chacun d’eux est une machine à voyager dans le temps que j’actionne au gré de mes pas foulant les pavés. Ainsi, je peux rembobiner vingt ans en une fraction de seconde et me voir dans le rétroviseur du passé. Si Marguerite Yourcenar disait qu’il reste toujours quelque chose de l’enfance, je dirais qu’il en reste tout. Chaque moment, chaque lieu, chaque sentiment se pose en base, en socle, de notre vie en devenir.

De retour dans cet appartement dont la particularité était ce couloir commun à tout l’immeuble qui scindait notre salon de l’unique grande chambre existante,  je laissais ma vie s’écouler comme on regarde passer les trains en attendant le sien. Longtemps, j’ai eu le sentiment de n’être que spectatrice de ma propre existence. Je m’étais lancée dans cette voie que je n’avais pas choisie et n’avais aucune idée de la direction que j’avais empruntée. Mais déjà le mois de novembre et ses longues soirées prenaient place. La Toussaint et l’odeur des feux de jardins, les arbres nus et les chrysanthèmes oranges, ocre ou violacés avaient remplacé la lumière de l’été indien si propre à ce climat méditerranéen. Novembre n’a de réjouissant que la promesse de décembre. On commémore, on se souvient mais on n’a qu’une envie c’est qu’il soit déjà loin.  L’avent commençait enfin son compte à rebours et avec lui ses illuminations venaient s’accrocher juste devant notre fenêtre. Une branche de sapin s’éteignant et se rallumant sans cesse devenait le stroboscope de notre chambre annonçant avec lui les festivités des fêtes de fin d’année. Mieux encore, cette fois, je comptais les jours qui me rapprochaient un peu plus de mon amour.  Malgré la période intense de révision qui s’annonçait (les partiels débutaient début janvier), je m’étais organisée afin de passer le plus de temps possible avec l’homme que j’aimais. J’étais tellement heureuse de sa venue en ses temps si particuliers de Noel… Je me souviens encore être allée le chercher à l’aéroport de Nice, vêtue d’un pantalon blanc, d’un pull couleur vieux rose et d’une grosse veste en peau retournée.  Curieusement, j’ai toujours gardé cette étrange mémoire des vêtements pour chaque évènement important.

Tout s’annonçait donc sous les meilleurs auspices, d’autant que j’avais été particulièrement gâtée en cette fin d’année. Ma mère avait récolté les fruits d’une vente d’un piano à queue et comme toujours lorsqu’elle disposait de quelques deniers avait fait preuve d’une grande générosité. Je recevais donc avec un peu d’avance, il était trop difficile, voire complètement inutile d’attendre, un très beau sac à main en cuir verni et je savais d’ores et déjà qu’une magnifique bague en diamant m’attendait quelques jours plus tard, date de l’anniversaire de mes vingt ans. Mais lorsque tout est un peu trop parfait, j’ai cette fâcheuse tendance à prendre peur comme si je ne méritais pas tant de bonheur. Aujourd’hui encore, lorsque tout va pour le mieux, je n’ose le dire pleinement sans aucune appréhension. Ainsi, je tempère et modère mes propos, car nul ne sait de quoi demain sera fait. Et même si j’en apprécie chaque minute, chaque seconde, chaque instant, je sais que rien n’est ancré dans le temps et que tout peut bouger à n’importe quel moment. J’étais heureuse, oh oui je l’étais. Mais au fond de moi et sans même savoir pourquoi, je ressentais une pointe de tristesse que je pouvais expliquer.

Mais qu’importe Yann était là et nous passions le 24 décembre tous les trois, lui ma mère et moi. Dans cette nuit qui amène doucement le jour de Noel, Yann fut souffrant. Le soleil se levait et à l’heure du déjeuner je me préparais à l’accompagner à l’hôpital de Cagnes. Après de longues minutes d’attente, le diagnostic était tombé, rien de très grave n’était annoncé mais il avait besoin de repos. Oublié notre joli programme, Yann avait pris la décision de passer quelques jours chez sa mère qui habitait non-loin de là. Sans moi. Désemparée, je m’effaçais. Bien sûr, je comprenais et il prendrait tout le temps nécessaire, mais je me sentais profondément triste et désarmée. Egoistement, j’aurais voulu que ma seule présence puisse l’apaiser. Dans un vrombissement de moteur, je repartais sans lui, le coeur lourd me remettre à mes révisions. Le soir-même, mon téléphone sonnait. Sautillant jusqu’à l’écran qui affichait son prénom, je retrouvais le sourire. C’était sûr, je lui manquais ! Tant de jours nous avions attendu pour nous retrouver ! Cela ne faisait aucun doute, il avait repris ses esprits et voulait me serrer contre lui. Folle d’amour, je décrochais.

Au bout du fil, il me quittait…

 

C’était terminé. D’un claquement de doigt, il annulait ainsi les dix jours que nous devions passer ensemble comprenant le réveillon, le nouvel an, et mon anniversaire. Je cherchais une explication, n’importe laquelle. Mais la seule qu’il trouvait à me dire était que notre relation s’était étiolée au fil du temps. La passion et la flamme, je me souviens de ses mots exacts, n’étaient plus là. De toute la palette de sentiments que j’avais pu connaitre jusqu’à présent, celui-ci était le plus saisissant. Cette nouvelle m’avait annihilée. Plongée dans les eaux troubles de mes pires angoisses, ma vie n’était plus qu’une situation d’urgence dont ses paroles étaient le seul remède.

J’avais une montagne de travail à ingurgiter, les partiels du premier semestre n’étaient que dix jours plus tard et mon marathon de révision tombait soudainement à l’eau. Je n’avais qu’une pensée en tête, l’appeler, lui parler. Ce que je faisais pour tout et n’importe quel motif. Dans la paume de ma main, mon Motorola fuchsia composait son numéro dont je connais encore aujourd’hui les numéros par coeur, et chaque sonnerie devenait le métronome de mes pulsations beaucoup trop élevées. En l’espace d’une semaine j’avais perdu cinq kilos.

Tandis qu’il refusait toujours de me voir, me laissant passer le soir de la Saint-Sylvestre avec celui qui nous accompagne depuis plus de vingt ans, Arthur le roi de la télé bien sûr, je pleurais encore et toujours, recroquevillée sur le canapé aux pieds de ma soeur qui, allongée, se remettait doucement d’une grippe intestinale chère à cette période d’hivernale. Mes vingt ans approchaient à grands pas et sous l’impulsion de mes prières immodérées, Yann finit enfin par appeler pour proposer de passer mon anniversaire ensemble. Ainsi, il viendrait me chercher et m’emmènerait diner, à l’endroit même où il m’avait aimée pour la première fois deux ans plut tôt. Retrouvant soudain ma joie de vivre, je reprenais immédiatement une force exceptionnelle en comptant les jours qui me séparaient de nos retrouvailles. Peu importe quelles avaient été les raisons de son absence, tout était par avance pardonné.

Vint le jour du quatre janvier. Yann était venu me chercher en voiture. Longeant la Promenade des Anglais, la tension était palpable et nos discussions, très limitées, faisaient écho aux rouleaux de la Méditerranée sous une fraiche nuit de janvier. A table, nous nous assîmes face à face, il m’offrit une montre et entama un long monologue. « Bien sûr, ce n’était pas un monstre ! Avais-je vraiment pensé à un quelconque moment qu’il puisse me laisser entrer dans la vingtaine sans qu’il soit à mes côtés ? En revanche, inutile de me faire des idées… Il ne revenait pas sur ce qu’il avait décidé ; c’était bel et bien fini entre nous. Les raisons ? Il avait 27 ans, et avait envie d’autre chose maintenant. Quelqu’un d’indépendant, de mature ! Plus une étudiante. Il avait déjà beaucoup à faire de son côté, et que je le pardonne s’il était très franc : n’avait plus besoin d’un boulet ». Essayant coûte que coûte de ravaler mes larmes pour conserver un semblant de dignité, je laissais tout mon repas et il me raccompagnait chez moi. L’ascenseur émotionnel que je venais de prendre avait été si violent que j’étais anesthésiée jusqu’au moment de remonter les escaliers qui me menaient jusqu’à l’appartement de ma soeur, qui ouvrit la porte du salon avant de réprimer son fameux « alors ? », mon visage demeurant à lui seul le meilleur des  indicateurs.

Sans surprise, je ratais lamentablement mes examens. Arrivant même à décrocher la copieuse note de 2/20 après avoir balbutié quelques mots à un oral de droit commercial car je me fichais bien au fond de savoir quel était l’intérêt de la forme sociale.  Ma petite maman, désemparée ne savait plus comment réagir. Heureusement, comme à l’accoutumée, et lorsque toutes les pistes potentiellement envisageables ont été exploitées, elle sortait la solution ultime de son chapeau. Ma mère, pianiste, est également organiste de profession. Totalement atypique, cette activité m’a permise depuis ma plus tendre enfance d’accéder à toutes les coulisses de l’église. Sacristie, autel, ciboire et autres chants de messe n’ont plus de secrets pour moi. Ainsi, j’ai pu assister à des centaines de mariages, messes et enterrements dont je ne connaissais jamais les principaux intéressés. Du haut de la tribune des grandes orgues, j’ai dansé, petite, sur les mélodies majestueuses soufflées dans les grands tuyaux de la cathédrale de Grasse, j’ai observé des centaines de mariés, plus ou moins émus, des dizaines et des dizaines de robes, tantôt perlées ou meringuées, les années 90 étant encore sous l’influence du fameux mariage princier, et compatis à de nombreux chagrins peu ou prou partagés. Je me souviens d’ailleurs, d’une fois où sous l’immense voûte de pierres de ce lieu saint, le défunt était venu seul. Le curé, ma mère et moi avions été les uniques témoins de ce sinistre spectacle dans une église morbide, c’est le moins que l’on puisse dire.

Mais bien étrangement je garde beaucoup de joie de tous ces souvenirs puisque ma mère exerçait son métier avec passion. Loin d’être une grenouille de bénitier, le milieu ecclésiastique était (et c’est toujours d’ailleurs) son gagne-pain. De ce fait, j’ai vécu tous ces évènements avec beaucoup de recul et d’originalité chers à mes souvenirs aujourd’hui et d’hier.  Ma culture musicale s’en est trouvée largement étoffée de morceaux classiques pour orgues et piano, et ma liste d’astuces venues de là-haut est également considérable.

C’est ainsi qu’au détour d’un service, ma chère maman avait récupéré, plus par un souci de superstition que d’une forte conviction, « une sainte prière pour les causes les plus désespérées ». Aussi sceptique que peinée, je décidais de tenter le tout pour le tout. Si cette anecdote nous fait aujourd’hui pleurer de rire ma mère et moi, c’était avec la plus grande ferveur que je dus arpenter toutes les églises de la région, prière en main pour déposer ni plus ni moins que dix photocopies sur une période de dix jours consécutifs dans dix églises différentes (soit une centaine de photocopies réalisées au préalable sous les yeux médusés d’un commerçant grassois qui se demandait bien de quels maux terribles pouvaient être affectée la jeune fille que j’étais).

Vous vous demandez sans doute, si grâce à ces incantations plus ou moins divines, je fis revenir l’être aimé ? Et bien après une courte période de silence, Yann se mit à revenir. Non pas un retour fort, cinglant et humble, mais une réapparition tiède, facile, en filigrane.  Et je ne sais toujours pas si Sainte-Rita y fut pour quelque chose mais je sais aujourd’hui qu’elle me réservait bien des surprises, ce rebondissement étant le premier d’une longue série à venir. Les semaines passèrent, et avec les beaux jours les seconds partiels finirent par arriver. Je les ratais. Tous. Et me retrouvais avec dix matières (sur douze !) à rattraper seulement trois semaines après. Mais comme je n’aime pas la facilité (sic), j’avais également encore quatre matières de première année que je n’avais jamais validées. Soit quatorze matières pour valider ma licence, plus aucun atout et sans joker.

La vie n’est-elle pas qu’une partie de poker ?

 

Dix matières de licence et quatre de première année. Voila ce que je devais rattraper en seulement quelques semaines pour pouvoir valider ces trois années de tumulte et enfin obtenir mon premier diplôme en droit. Si je n’ai jamais été forte pour planifier quoi que ce soit, ces années étaient surement pour moi les pires dans ce domaine là. Mes études ne me plaisaient pas et mon histoire d’amour fébrile, formaient un mélange qui ne s’apparentait finalement qu’à une succession d’incertitudes. Malgré tout, l’échéance se rapprochait à grands pas et j’étais la seule, dans toute l’université à me retrouver avec ce planning d’examens sans queue ni tête mélangeant histoire du droit et convention européenne des droits de l’Homme. Au pied du mur, je n’avais plus le choix. J’ai donc lu, révisé, rabâché, et ingurgité à s’en rendre malade certaines matières dont je ne me souviens même plus l’intitulé aujourd’hui. Ce défi quasiment impossible à relever (en effet, comment en seulement quelques jours aurais-je pu rattraper quatorze matières non étudiées ?), a finalement permis de puiser en moi des forces inavouées. Comme une boulimique qui ingurgite tout ce qui est en sa capacité pour enfin toucher les limites de son propre corps et se prouver qu’au delà de l’instant de désespoir il existe encore derrière un moment plus noir, j’avais besoin d’expier le fait que non, je n’aimais pas les études dans lesquelles je m’étais embourbée, mais que par un travail acharné, j’étais capable d’y arriver. Je voyais bien le regard incrédule de mes camarades qui, sans vouloir me décourager, se targuaient d’un petit rictus lorsque je devais encore repasser ces matières qui étaient déjà loin derrière elles…

Chez ma soeur, sur la table basse en bois clair, dont les quatre coins étaient ornés de scotch brun afin de préserver les premiers pas de ma jeune nièce, se trouvait en permanence un jeu de dés. De sa main frêle elle faisait tourner les trois petites cubes en plastique blanc qui atterrissaient machinalement sur leur tapis vert, devenant tour à tour, une combinaison heureuse ou malchanceuse, un Yams ou un 421. Les jours avançaient au rythme des dés imbriqués dans le jeu du hasard. Si je fais plus de 12, ça veut dire que je valide ma licence ? Si je fais trois « six », je réussis ma licence avec mention, si je fais trois « six » deux fois de suite, je deviendrais riche et célèbre. Si je fais mois de 8, je rate tout. Jeté de dés. Sonne le glas de juillet.

Tandis que la chaleur étouffante de l’été s’abattait sur la côte d’azur, je téléphonais régulièrement à la fac pour savoir quelle serait la date exacte des résultats annoncés. Et comme bien souvent, lorsque le sort s’acharne, nous étions ma mère et moi dans une situation financière telle que, nous n’avions ni elle, ni moi, un téléphone qui nous permettait de passer des appels. Je me rendais alors dans une cabine téléphonique dont les portes en verre se refermaient aussi tôt dans un mouvement sec, vous gratifiant d’un joli bleu à chacun de vos passages pour appeler les personnes qui, ravies de travailler encore au mois de juillet, décrochent le téléphone avec un entrain dont elles seules ont le secret. Tandis que le combiné bleu pétrole me collait au visage,  un hurluberlu tentait de s’insérer dans la cabine à coup de canne, singeant des « pousse toi salope » à qui veut bien l’entendre. Entre deux injures, j’entendais que les résultats étaient affichés. Je devais me rendre le plus tôt possible salle des pas perdus. Dans la Polo grise de ma mère, nous roulions fenêtres ouvertes. « La climatisation ça sera lorsque nous pourrons remettre de l’essence ». L’arrière pays grassois, le rouret, le prè-du-lac, sont autant de petits patelins que nous devions traverser avant d’apercevoir la grande bleue bordée par sa longue promenade des Anglais. Venait enfin le boulevard de la Californie, Magnan, et la pente dramatique de l’avenue du Doyen Louis Trotabas au bout de laquelle se terrait la fac de droit.

« Je me gare en double file, je t’attends là » disait ma petite maman dont le siège auto était si bas que je ne voyais déjà plus que ses lunettes dépasser de derrière le volant.

Sous un ciel bleu infiniment grand dans lequel se découpent le vert royal des palmiers, je courais à travers le chant des cigales dans les allées de la faculté. Sans un sou mais tirée à quatre épingles, posant chaque pas sur le bitume brulant, je traversais à toute allure les quelques secondes qui me séparaient du panneau qui allait sceller ma destinée.

Le verdict était tombé. Ajournée. Je n’avais pas validé ma troisième année, il me manquait trois points sur 360. Quant aux quatre matières de première années manquantes, une seulement avait été validée. Ce n’étais pas possible. Je ne pouvais pas admettre que si près du but, j’échouais à trois points seulement. Mais tandis que je regardais de plus près mes notes matière par matière, quelque chose me sauta aux yeux. Zéro. Un zéro pointé à un oral de droit commercial auquel, certes, je n’avais pas brillé mais que j’avais passé et qui ne méritait en aucun cas une sanction si sévère.

Je décidais de me rendre auprès de l’administration en demandant plus de renseignement sur cette terrible sentence. Après sortie d’un relevé papier, il s’avérait que j’avais été notée comme absente, ce qui justifiait mon zéro. J’avais bien entendu passé cet oral de droit commercial mais je n’en avais pas la preuve puisque les rattrapages oraux ne faisaient à aucun moment mention de notre signature. Il fallait que ce professeur, dont la réputation était terrible me note à ma juste valeur, qui devait être d’au moins trois points. Je demandais alors à le rencontrer. Après moult tergiversations et supplications, ce monsieur qui n’avait visiblement rien à faire de la détresse dans laquelle il m’avait mise, accepta tant bien que mal de me recevoir dans un bureau exigu du dernier étage. Tandis que je lui expliquais ma situation, et donc, avec la plus grande diplomatie préservant l’égo de ce ponte juridique des bacs à sable, l’erreur qu’il avait commise, me notant absente alors que j’étais présente, ce dernier regardait les notes de ses cahiers, jetait un oeil à son téléphone portable et me faisait comprendre, avec toute la désinvolture propre à ces professeurs de droit, que je n’étais qu’une gamine beaucoup trop audacieuse…

« Très bien, si, comme vous le dîtes (!), vous avez passé cet examen, je vous écoute, parlez-moi donc des offres publiques d’acquisition ». Evidemment, trois semaines après mon oral, prise au dépourvu total, j’étais bien incapable de parler des « OPA/OPE » comme j’avais pu le faire lorsque mon cerveau recrachait bêtement la montagne de cours enregistrée la veille. Désemparée, je me mis à pleurer. Ce n’était pas une astuce, ni un stratagème bien au contraire. Mes larmes ne changeaient rien. Il me regardait fixement, essayant de percer à jour la menteuse culottée qu’il imaginait. Puis d’un coup, se leva de sa chaise et descendit au bureau réservé à l’administration. Perdue, je me demandais bien ce que ces quelques minutes pouvaient me réserver.

Il remonta en un éclair et fier de lui, me rappela à ma situation précaire. « Quand bien même je vous donnerais vos trois points, vous n’aurez jamais votre licence, il vous manque trois matières de première année (!), d’ailleurs, je me demande comment est-ce possible de se retrouver avec des élèves pareils en licence… » Piquée au vif, j’ai toujours eu cette capacité à descendre très bas dans mes émotions mais de me relever aussitôt, plus déterminée que jamais. Séchant mes larmes, je lui répondis que cela n’avait rien à voir avec son erreur, et que peut-importe ce qu’il pensait j’aurais ma licence, si bien sûr, on me juge à ma vraie valeur. Pris d’une colère folle, il me demanda de quitter la salle, et dans un hurlement me rajouta « je vous mets vos trois points, mais pas un de plus ».

Les jours passèrent, mais aucun point n’avait été ajouté. Il avait menti. Je cherchais une solution tandis que la fac était sur le point de fermer ses portes jusqu’à la rentrée de septembre, jusqu’à ce que :

Donne moi l’annuaire, je vais l’appeler ton professeur !

Mais maman tu ne peux pas faire ça enfin !

Bien sûr que si, je vais même le faire tout de suite… 

Après tout qu’avais-je à perdre ? Dans un effroi terrible, j’entendais à travers le haut parleur tonner chaque sonnerie qui se mélangeait aux battements de mon coeur. On décroche.

-Oui, allo, bonjour, pourrais-je parler à Monsieur S. ?

- »Papi !!!! C’est pour toi ! » 

A ce moment là nous nous regardions ma mère et moi, amusée par la situation. Ce grand monsieur si impressionnant n’était qu’un papi comme les autres dont la petite fille venait de décrocher le téléphone.

La discussion fut brève. Le professeur, de prime abord sur la défensive demanda à ma mère comment avions-nous eu son numéro de téléphone personnel, avant que cette dernière ne lui rétorque de la manière la plus singulière « dans l’annuaire ». Décontenancé par tant d’obstination, celui-ci finit par se radoucir face aux explications d’une maman aimante et soucieuse quant à l’avenir de sa fille.

L’après-midi même, je n’obtins pas trois points à ce fameux oral de droit commercial, mais cinq. Comme les cinq doigts de la main de maman que je serrais fort.

Malgré tous ces rebondissements, je ne pu obtenir le diplôme de licence cette année là. J’avais en poche ma deuxième et ma troisième année, mais il me manquait cruellement trois matières de première année dont personne (même le doyen que je suis allée rencontrer sur les conseils de ma chère mère) n’a pu me gracier.

Il fallait donc que je me réinscrive en première année. Mais quelle année !

 

Une fois encore, je me retrouvais dans une situation complètement inédite. Ma deuxième et troisième année en poche, il m’était pourtant impossible de m’inscrire en Master I, et je devais, comble du comble pour quelqu’un qui n’a jamais souhaité faire une carrière juridique, m’acharner à me réinscrire en première année. Mais au-delà de cette simple formalité administrative, j’appréhendais surtout l’année qui m’attendait. Qu’allais-je bien pouvoir faire ?

Et pourtant… Je savais très bien ce dont j’avais envie. Yann vivait toujours à Paris, et même si notre histoire battait de l’aile, je mourais d’envie d’aller le retrouver. De vivre enfin l’idylle que nous méritions lui et moi. Chaque jour nous nous téléphonions. Je ne lui disais pas à quel point il me manquait, au contraire, je m’évertuais de la manière la plus pragmatique qui soit à lui démontrer que nous devrions tenter l’aventure d’une vie à deux, espérant ainsi rendre mon amour indispensable. Bien sûr, il y aurait les séances de dialyse, les nombreux soirs où je serais seule à l’attendre, les nuits où je le saurais tourmenté, où j’aurais ouvert l’oeil avant même qu’il se soit levé,  je l’entendrais se retourner et vérifier que son téléphone soit bien allumé (dans l’hypothèse ou une greffe se présenterait), puis arriveraient les fins de week-end difficiles (car le dimanche était son unique répit, une trêve maudite qui lui faisait se rappeler à quel point son sang s’empoisonnait), la fatigue puis l’épuisement surviendrait, jusqu’au lundi où tout recommencerait, enfin. Mais tout cela n’était rien à côté de la peur de ne plus être aimée. La peur de voir dans ses yeux cette embarrassante tendresse propre à ceux qui ne sont plus amoureux.

Il était d’accord, je partais m’installer à Paris, ou plutôt Clichy très exactement. Mais qu’importe. Moi, Réjane, petite provinciale d’à peine vingt ans partait rejoindre la ville de ma vie. Cela ne faisait aucun doute : Paris était bien la ville de tous les possibles, mais en avais-je seulement douté un jour ?

J’allais enfin quitter ma vie d’avant, j’étais si heureuse ! Le jour même, je me rendais chez le coiffeur et coupais mes beaux cheveux longs, puis les faisaient décolorer. Un carré platine, pour la nouvelle Moi, ce qui s’avéra, soyons honnête, un véritable désastre capillaire. Mais à vingt ans, il est grisant de pouvoir tout oser, de se sentir vivant comme jamais. Le jour du départ, ma petite maman et moi priment la voiture direction l’aéroport de Nice, et tandis qu’elle me laissait prête à m’envoler dans ce grand oiseau d’acier, reprenait les routes vers Grasse en sachant d’avance qu’elle trouverait le temps bien long.

Arrivée à Paris, Yann m’attendait comme à son habitude dans le hall du Terminal 2. Le temps de récupérer mes valises, nous étions déjà assis sur les sièges de sa 106 bleue, prêts à quitter Orly. Alors qu’il me demandait de prendre ses lunettes dans la boite à gant, se trouvait là un bien joli présent. Empaquetée dans une boite grise métallisée, une petite bague Dior me souhaitait la bienvenue. Rassurée quant à ses sentiments, je soufflais enfin : il était heureux que je sois là. Si près de lui, je l’avais pourtant toujours été, mais cette nouvelle vie matérialisait désormais ma présence à ses côtés. Je lui appartenais totalement, il était pour moi si courageux, de vivre comme si de rien n’était malgré sa maladie. Jamais il ne se plaignait, et se préoccupait, à chacune de ses dialyses de savoir si je m’ennuyais, si je n’avais besoin de rien. Je sais qu’il s’en voulait de me faire porter sa maladie à travers sa vie décousue, alors qu’au contraire, sa force et sa pudeur (je n’ai d’ailleurs jamais osé lui proposer de l’accompagner par peur qu’il ne se sente trop assisté), ne faisaient que renforcer un peu plus chaque jour l’amour que j’éprouvais pour lui.

Ainsi va la vie. Les jours passaient et j’oscillais entre chercher un travail d’étudiante et passer le reste de mon temps libre à me balader du côté des grands boulevards, dévorant les vitrines, me permettant même quelques essayages. A vrai dire, je ne pouvais m’empêcher de dépenser les quelques sous que j’avais gagné l’été. Vêtements, parfums, chaussures : j’avais besoin de tous ces attributs pour me sentir moi-même.

Quand enfin je retrouvais Yann chaque soir vers vingt-trois heures, je courais dans la salle de bain remettre un brin de parfum, coiffais mes cheveux et enfilais même mes escarpins, l’air de rien. Le remarquait-il ? Je ne l’ai jamais su. Quelques secondes seulement nous retenaient dans cet espace suspendu, où nos deux pouls s’entremêlaient avant qu’il ne s’écroule dans un profond sommeil, rincé de sa fatigante journée. A travers ces quelques semaines assez intenses que nous vécurent, nous dûmes firent face à un décès, celui de sa grand-mère, ce qui me fît par la même occasion découvrir le morne Guingamp sous un temps d’octobre grisonnant, je crois que nous avons été heureux. Même si je sentais ce bonheur bien fragile. J’avais besoin de l’épater tout le temps, je voulais qu’il me trouve belle, douce, aimante et attentionnée et j’aurais fait n’importe quoi pour l’impressionner. Dans cet appartement au style Haussmanien dont le parquet grinçait sous chaque pas, je ne me souviens pas de la disposition des meubles ni des cadres accrochés au mur. Je me souviens de la peur, de mes désillusions, de mes incertitudes. J’étais si admirative de cet homme, que je m’en oubliais moi-même. Je vivais à travers lui et n’existais plus que lorsque ses yeux se posaient sur moi.

Le mois de novembre et son inévitable Toussaint arrivaient à grand pas et ma petite maman, me demandait chaque jour si je « descendais à Grasse », l’occasion d’aller porter des fleurs à Marraine-Odette, ma disparue grand-mère (qui, d’où son surnom de prétendue marraine, n’avait jamais accepté son titre d’aïeul). Je le faisais bien entendu, uniquement pour l’accompagner dans ce moment qui, s’il fut grave il y a longtemps, n’était désormais plus qu’un concentré de nostalgie dont le traditionnel pot de chrysanthème venait alléger notre conscience. D’aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours été saisie par le mysticisme des cimetières. Les caveaux en marbre, prestigieux dont les descendants soucieux de l’image de leurs morts inondent le mausolée de leurs ancêtres, ou bien au contraire, la stèle vierge dont seule la photo du disparu témoigne encore du passage sur terre d’un désormais sombre inconnu…  Ces berceaux de pierre frappaient à la fois mon âme d’une peur terrible de perdre mes être chers et me galvanisaient tout autant vers un besoin d’aimer et d’être aimée plus que de raison.

Ce week-end de novembre me permettait donc de passer du temps avec ma petite maman qui se languissait de me voir, même si nous nous téléphonions plusieurs heures par jour, et de dresser un premier bilan de cette toute nouvelle vie à deux. Tout allait donc pour le mieux, et quelques jours seulement après mon passage à Nice, je m’envolais à nouveau vers ma ville d’amour, promettant à ma chère maman de revenir pour Noel, soit un mois et demi plus tard, ce qui lui semblait dès lors interminable. Mais arrivée à Paris, rien n’était plus pareil et je ne pouvais me l’expliquer. J’avais beau redoubler d’efforts pour me rassurer et calmer mes angoisses, je sentais que quelque chose se tramait. Aujourd’hui encore, mon hypersensibilité est telle, que les pensées des uns et des autres, même s’ils les taisent arrivent à me décontenancer. Pourtant, Yann était le même, et se comportait de la manière la plus adorable qui soit. Pour preuve, le samedi qui suivit, il m’emmena sur les Champs-Elysées, pour m’offrir les plus plaisants des cadeaux : une jupe, une marinière et une paire de souliers. Pourtant, je sentais qu’il était différent. Me cachait-il quelque chose ? Sa maladie s’était-elle aggravée pendant mon absence ? Je n’en savais rien, et c’était bien la pire des chose. L’impuissance face à l’incertitude. La nuit qui suivit, Yann ne vint pas se coucher avant le petit matin, prétextant qu’il n’avait pas sommeil. Inquiète, je me mis à son chevet pour essayer de lui parler mais il me repoussa d’un geste qui me glaça le sang. Je ne pu fermer l’oeil et dans mes sanglots compulsifs, ne pu contenir mon angoisse jusqu’au petit matin. Comme dans les cimetières, la nuit suspend le temps, et dans le grand lit de vos angoisses, qu’il est lourd parfois de vivre avec soi-même sans personne autour. Qu’adviendrait-il s’il me quittait ? Je connais bien trop la douleur d’être abandonnée,  elle est de celle qui ne guérit jamais complètement.

Le lendemain, à force de questionnements, Yann finit par tout avouer.

C’était terminé. Il en aimait une autre. Il me l’avouait, tel quel. Avec même une pointe de sadisme, un rictus qu’il n’arrivait pas à réprimait. C’en était presque drôle à voir. Une comédie de boulevard, l’histoire d’amour était terminée, merci, aurevoir.

Je pris littéralement un coup de poignard. Une de ces douleurs si fortes qu’elles vous paralysent le corps et anesthésient l’esprit. Et tandis que je me décomposais, il restait impassible. Comme s’il ne m’avait jamais aimée. La douleur était si insupportable que je ne pouvais rester une minute de plus sentant sa présence à ses côtés. Il y avait urgence, je suffoquais, je ne pouvais plus respirer, j’étais seule, il fallait sortir, vite, trouver une issue de secours, ou sinon j’allais mourir sur place. Mourir de chagrin, ce sont des choses qui arrivent paraît-il. A toute allure, je rassemblais l’intégralité de mes affaires, jetais le double des clés sur le lit et lui demandais de me déposer à la station de métro la plus proche, le plus vite possible. Ce qu’il fit.

Il ouvrit le coffre de sa voiture, déposa tous mes bagages sur le trottoir de la station Mairie de Clichy, et sans savoir qu’il m’avait brisée à tout jamais, partit sans se retourner. Seule avec mes cinq valises sur le bas côté, blonde décolorée aux lunettes fumées, je portais la marinière qu’il m’avait offert la veille. La situation en était si ridicule. Je n’étais donc rien ? Non, je n’étais rien qui lui aurait permis de faire demi-tour, de me demander pardon, de me serrer fort contre lui, et de m’aimer encore. En ce dimanche matin de novembre, sur le quai du métro parisien, je n’avais plus vingt ans mais  j’étais redevenue une enfant, cette même petite fille dont le père était parti sans se retourner, quinze ans auparavant.

 

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